La légende de l’écureuil gris pas gentil

INTRODUCTION

Ce texte est né d’une conférence donnée à un festival animalier. La tâche qui m’était confiée par les organisateurs était la démystification, la « légende de l’écureuil gris pas gentil » peut être formulée ainsi: une espèce exotique invasive qui supplante l’écureuil roux natif, écorche les arbres et est nuisible aux oiseaux.

Une connaissance du sujet met généralement fin à ces accusations. L’argumentation réside très souvent dans les détails et pour ces détails, j’aimerais vous renvoyer à l’un des deux excellents sites internet que je connais et qui défendent l’écureuil gris : http://icsrs. com/basic-information-about-squirrels et http://www.greysquirrel.
org.uk/index.php. Ce que souhaiterais faire ici, c’est donner un aperçu général sur les problématiques liées aux écureuils roux, aux arbres et aux oiseaux, puis m’arrêter sur les éléments de langage sur lesquels est fondée la légende et terminer par notre attitude envers l’écureuil gris sous l’angle plus large de l’éthique et essayer ainsi de comprendre pourquoi cette légende perdure.

 

LES GRIS ET LES ROUX                                                                                                        wp_20160403_029

La première et la plus sérieuse accusation à l’encontre des écureuils gris et qu’ils supplantent les roux natifs. Comme dans tous les mythes, il y a une base factuelle et un nuage de fiction qui l’entoure. Il est vrai que l’écureuil gris n’est pas originaire de ce pays (dans le sens
où il est juste de parler de «natifs» sur un territoire balayé par la glace il y a 10 000 ans). Originaires d’Amérique, il furent introduits au 19e siècle à une époque où il était de bon ton de déplacer des animaux d’un continent à un autre. Il est tout aussi vrai qu’il y a maintenant
entre 2 et 3 millions d’écureuils gris et entre 150 et 200 mille roux, une grande différence. Mais la réalité s’arrête ici. Au 18e siècle, avant que les gris ne soient introduits, les écureuils roux devinrent rares au point de disparaître en Angleterre et en Écosse. Ils virent leur nombre décroître en raison de la perte de leur habitat, de la déforestation et
des activités humaines. Certains écureuils scandinaves furent donc introduits et il existe ainsi des écureuils roux qui ne sont pas originaires de ce pays mais de Scandinavie. Leur nombre se rétablit quand le recépage de noisetiers devint une pratique économique répandue. D’ailleurs, l’augmentation de la population des roux coïncida avec l’introduction et l’expansion des gris au 19e et au début du 20e siècle. Les écureuils roux réussirent si bien à l’époque qu’ils furent considérés comme «nuisibles» et furent persécutés et chassés tout comme le sont les gris aujourd’hui. Cependant, quand le recépage s’arrêta, les roux ne purent pas s’adapter à d’autres habitats et leur nombre décrut de nouveau. Les gris s’adaptèrent et ils continuent de s’adapter.

La différence actuelle entre le nombre de gris et de roux peut s’expliquer facilement par le fait que les écureuils roux ont besoin d’un habitat spécifique, à savoir de vastes forêts de conifères, alors que les gris peuvent s’adapter à pratiquement n’importe quel environnement : à des forêts de conifères, à des forêts à feuilles caduques, même à nos parcs et à nos jardins. Ainsi, si les gris et les roux sont tous deux placés dans une vaste forêt de pins, ils cohabitent à merveille. Les gris ne se battent pas avec les roux ni ne les tuent, on sait même qu’ils partagent des nids. Toutefois, si les gris et les roux sont tous deux placés dans une forêt feuillue alors, après 10 ou 15 ans, les gris prospéreraient et les roux disparaîtraient presque. Mais ce ne serait pas parce que les gris les repoussent d’une façon ou d’une autre mais parce que nous avons placé les gris dans un habitat auquel ils se sont adaptés et les roux dans un autre qui ne leur
convient pas. Il s’agit de corrélation plutôt que de causalité.

La distinction entre corrélation et causalité mérite d’être développée et je vais le faire en prenant l’exemple d’un projet de recherche imaginaire. Ce projet imaginaire démontre que les personnes qui portent des shorts sont plus susceptibles d’acheter des glaces que celles qui portent des pantalons. Les résultats peuvent être interprétés ainsi: porter un short provoque la consommation de glaces. (Nous pouvons même soutenir l’hypothèse d’un mécanisme derrière cette causalité : la glace fond, si elle coule sur les jambes nues alors il est facile de l’essuyer mais si elle fond sur un pantalon, elle tache.) Ou bien nous pouvons choisir une interprétation différente et dire que le beau temps incite les gens à porter des shorts et à acheter des glaces, ces deux comportements ne sont donc pas provoqués par l’un ou l’autre mais sont en corrélation, tous deux étant le résultat d’un autre facteur. Dans le cas réel des écureuils gris qui prospèrent et des roux qui disparaissent dans une forêt d’arbres à feuilles caduques, il est également question de corrélation plutôt que de causalité étant donné que si l’environnement est propice, l’écureuil roux survit malgré la présence d’une population de gris.

S’il existe une compétition entre les roux et les gris, il s’agit de zones dans lesquelles la population des roux est maintenue artificiellement (avec des programmes de reproduction, des cages d’émancipation, des nichoirs, des stations de ravitaillement : un grand zoo pour ainsi dire). Si nous installons une mangeoire là où les roux et les gris
cohabitent, alors les plus gros gris pourraient peut-être chasser les roux de petite taille mais, dans ce cas, les gris ne sont pas en compétition avec les roux eux-mêmes mais plutôt avec le programme humain de les maintenir artificiellement dans un environnement qui ne leur convient pas; ce n’est pas la même chose.

Un autre facteur dont on parle est le lien avec le parapoxvirus qui tue les roux (bien qu’ils y deviennent progressivement immunisés) alors que les gris plus robustes sont porteurs du virus sans en être infectés. Cela nous amène à accuser les gris de décimer les roux avec le parapoxvirus. En revanche, cette accusation ne prend pas en compte le véritable processus de transmission de maladie. Dans les faits, les roux n’attrapent pas le virus des gris mais de leurs congénères. Dans la majorité des zones où la maladie s’est déclarée au début du 20e siècle, il n’y avait pas du tout de gris. En fait, la préservation artificielle de colonies d’écureuils roux en Angleterre est partiellement fautive: les stations de ravitaillement entraînent une forte concentration d’animaux au même endroit, provoquant ainsi les conditions idéales à la propagation du virus. Les cadavres d’écureuils roux ayant succombé au virus se trouvent près des mangeoires et non près des zones avec une grande population de gris. Il convient également de souligner que le virus n’est responsable que de quelques morts non naturelles chez l’écureuil roux : 2% comparé aux 50% d’accidents sur la route. Il y a maintenant un autre virus qui menace les roux, à savoir la lèpre. Et le maintien artificiel de colonies de roux et les stations de ravitaillement sont impliqués dans la propagation de ce virus aussi. Fort heureusement pour les gris, ce virus ne leur a pas été imputé.

Ces réflexions mènent à la conclusion suivante : «On avance généralement que la régulation des écureuils gris est la meilleure solution pour préserver les écureuils roux. Il existe, cependant, peu d’éléments qui soutiennent cette croyance.» (Harris, et al., Bristol University, 2008.)                                                                                                                              

LES ARBRES

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Le deuxième reproche est que les écureuils écorchent les arbres. Cela semble tout à fait fait étrange puisqu’il s’agit plutôt du contraire : les écureuils comptent parmi les plus grands défenseurs de la nature, ils participent à la régénération des forêts. Ils enterrent des graines et des noisettes et mangent en fait les moins bonnes en premier, contribuant ainsi à la germination de nouveaux arbres. De nombreuses études démontrent que les écureuils sont indispensables à la régénération de la forêt.

Le mythe est fondé sur le simple fait que les arbres fournissent l’alimentation des écureuils gris et roux. Ils en mangent les feuilles, les bourgeons et les brindilles; ils les dépouillent également de leur écorce afin d’accéder à la sève. En revanche, cela ne détruit pas la grande majorité des arbres. Des branches sont taillées, l’apparence des arbres est altérée mais cela ne les détruit pas. Il est bien sûr possible, en théorie, que de vieux arbres fragiles ne survivent pas à l’écorçage en les rendant vulnérables aux maladies. L’arbre tomberait alors et deviendrait un habitat faunique majeur à part entière tandis que les écureuils participeraient à la germination de nouveaux arbres à sa place. C’est le cycle de la vie!

Le grignotage des écureuils peut s’avérer surtout problématique pour l’exploitation forestière, d’où le nuage de fiction autour du mythe. Mais, là encore, il faut relativiser. Le grignotage des écureuils engendre des dégâts esthétiques aux arbres qui sont destinés à la consommation humaine. Cela n’a absolument aucune importance dans
les domaines de l’industrie qui produisent de la pâte, du papier et du bois. Même dans le marché du milieu de gamme (meubles en pin ou en chêne, parquets), les imperfections donnent au bois un charme naturel. Cela importe toutefois aux produits de luxe, pour les arbres qui seront exploités au bout de 80 ans mais, même dans ce cas, tous
les arbres ne sont pas non plus concernés, il est ici question d’une fraction d’une fraction de l’industrie. Quant à moi, j’espère que d’ici 80 ans, nous entretiendrons une relation très différente avec les écureuils et les arbres

                                                                                  

LES OISEAUX

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La dernière accusation est que l’écureuil réduit la population des oiseaux. Cette accusation est en fait rapidement balayée parce qu’une étude approfondie, financée par le gouvernement, a été réalisée et a conclu qu’il n’en était rien. «Des analyses de données nationales et approfondies de surveillance à grande échelle ne fournissent que peu de preuves sous-jacentes d’incidences importantes sur les oiseaux par les prédateurs aviaires et les écureuils gris.» (Newson et al.,2009)
Les écureuils sont en effet des opportunistes alimentaires et ils pourraient prendre un oeuf s’ils tombaient par hasard sur un nid laissé sans surveillance. Mais ce ne sont pas des prédateurs : ils ne chercheront pas délibérément à trouver des oeufs, ni ne chasseront de poussins et ce qu’ils font est statistiquement négligeable. En outre, les oiseaux bénéficient de l’écorçage, cela favorise la croissance de champignons et attire les insectes dont ils se nourrissent.

 

LES ÉLÉMENTS DE LANGAGE SUR LESQUELS EST FONDÉE LA LÉGENDE                                       14424883_1769667319957213_2891307741807778377_o

Il est essentiel de se prêter à une analyse lexicale afin de démystifier le mythe : étant donné que des concepts qui peuvent sembler neutres sont en fait idéologiquement connotés, nous pouvons, sans le vouloir, perdre beaucoup de terrain lors d’un débat en adoptant tout
simplement certains termes. Dans la ”Légende de l’écureuil gris pas gentil”, ces mots à connotation négative sont «étranger», «invasif» et, étonnamment peut-être, «espèce».

Nous sommes culturellement si subjugués par la rengaine «natif, bien; étranger, pas bien» que nous ne songeons même pas à envisager à quel point tout ceci est totalement irrationnel. Il s’agit tout
simplement d’un phénomène de mode. Au 19e siècle, la tendance était différente, il était de bon ton de prélever des plantes et de collectionner des animaux dans tout l’Empire colonial britannique et de les implanter sur divers continents. On appelait cela l’acclimatation. Les jardins botaniques de Kew étaient un point d’ancrage pour les
plantes exotiques de tout l’Empire. Il existait aussi une société d’acclimatation pour les animaux. Aujourd’hui, la balance penche de l’autre côté et les espèces exotiques sont devenues, d’un point de vue écologique classique, l’ennemi public numéro un. Mais personne ne semble curieux de découvrir pourquoi les natifs représentent le bien
et les étrangers le mal.

Heureusement, cette tendance connaît quelques exceptions notables. La question des espèces exotiques a été brillamment abordée par Fred Pearce dans son livre The New Wild, sous-titré «Why invasive species will be nature’s salvation» (pourquoi les espèces invasives seront le salut de la nature, ndt). L’auteur présente un paradigme alternatif majeur à l’écologie, une alternative à ce qu’il appelle «la biologie de l’invasion» qui diabolise les espèces exotiques. Fred Pearce soutient que la conception de «natif, bien; étranger, pas bien» est irrationnelle. La grande majorité des espèces exotiques n’est absolument pas nuisible. Même dans les rares cas où elles posent problèmes, comme la perche du Nil dans le lac Victoria ou l’algue tueuse en Méditerranée, l’Homme est responsable de la pollution qui a rendu les eaux sujettes à l’invasion; un écosystème sain aurait combattu les nouveaux venus
dès le début. Par ailleurs, certaines espèces invasives ont en fait un effet bénéfique, elles semblent être un moyen dont dispose la nature pour gérer les problèmes environnementaux que nous avons créés. Elles font, pour ainsi dire, redémarrer l’écosystème et ouvrent la voie pour le retour des espèces indigènes. Il est possible d’être ou de ne
pas être d’accord avec cette analyse mais, quoi qu’il en soit, il est bon de rappeler que les termes étrangers et natifs ne sont pas neutres mais connotés.

«Invasif» est un autre de ces termes. C’est un concept technique: pour qu’une espèce soit considérée invasive, il faut que l’on puisse démontrer qu’elle en a supplanté d’autres. Il est important de garder ce sens technique à l’esprit afin de ne pas tout simplement céder à l’impression que nous avons que nos parcs sont remplis, dans notre cas, d’écureuils gris. L’impression que nous avons d’en voir beaucoup n’en fait pas en soi une espèce invasive. Pour qu’elle soit une espèce invasive, il faudrait prouver que les écureuils gris ont remplacé les roux. J’ai, bien sûr, déjà fait de mon mieux pour régler cette question mais j’aimerais encore souligner que s’il n’y avait plus de gris, nos
parcs et jardins ne seraient pas remplis de roux pour autant. Ce sont soit les gris ou rien du tout, absolument aucun mammifère sauvage diurne à observer dans nos villes. A mon avis, nous devrions être reconnaissants que quelqu’un ait pu apprendre à vivre avec nous dans notre pétrin écologique.

Le mot «espèce» n’est pas non plus aussi innocent qu’il y paraît. Le problème est qu’on l’emploie différemment en sciences et en éthique. En sciences, il s’agit d’un terme très précis; tout le monde sait où commence et s’arrête une espèce. Il est nécessaire que cela soit ainsi afin que les scientifiques puissent étudier et communiquer entre eux.
En revanche, en éthique, le mot espèce est un terme plus flou. Il détermine tout simplement le niveau adéquat de généralisation dans une discussion spécifique. Il fut définit ainsi par Porphyre de Tyr, philosophe de l’Antiquité tardive, dans son oeuvre influente l’Isagogè, l’introduction aux Catégories d’Aristote. Pour lui, «espèce» est un
terme glissant. Nous pouvons dire, par exemple, que les animaux appartiennent à un genre et que les chats, les chiens et les chevaux sont des espèces au sein de ce genre. Ou bien nous pouvons dire que les chats sont un genre et que les lions, les tigres et les chats domestiques en sont les espèces. Ou encore, si la discussion le permet, que le chat domestique est un genre et que les espèces en son sein sont les différentes races de chats.

Cela semble étrange et peu pratique mais c’est en fait très utile lors de discussions sur l’éthique car cela nous permet de maintenir les principes d’égalité et d’individualité. Ainsi, dans une discussion sur le dépistage du cancer, les hommes, les femmes et les enfants sont toutes des espèces (catégories) différentes avec des besoins différents, ils ne sont pas identiques ou égaux. Cependant, lorsqu’il est question d’accès aux soins, ils appartiennent à la même espèce et sont égaux. Mais si nous parlons de soigner quelqu’un alors aucune généralisation n’est acceptable et cette personne devra recevoir des soins en tant qu’individu.

En revanche, nous rencontrerons une multitude de problèmes si nous gardons le concept de l’espèce aussi rigide en éthique. Le spécisme pour commencer. De plus, on peut oublier que le terme espèce n’est pas figé mais c’est un outil intellectuel (très utile, bien sûr) pour que les Hommes puissent étudier le monde dans lequel ils vivent. On peut
l’utiliser pour étudier mais pas pour justifier de tuer des animaux afin d’en sauver d’autres. Une telle justification ne serait pas logique parce qu’elle entraînerait le concept de l’espèce hors de son champ légitime d’application en philosophie.

La notion connexe de biodiversité est tout autant problématique. Quand j’ai lu pour la première fois les paroles du spécialiste en éthique Andrew Linzey qui disait que la notion de biodiversité était vide d’un point de vue philosophique, j’ai été choquée. Nous sommes tellement habitués à penser que la biodiversité est un bien suprême,
absolu et évident. Toutefois, qui décide au final quand la diversité est assez diverse ? C’est à l’initiative de l’Homme. Si les êtres humains encouragent la biodiversité avec des moyens inoffensifs, tout va bien. En revanche, quand ils le font en tuant des animaux pour en sauver d’autres, cela devient éthiquement beaucoup plus contestable.

 

UN CONTEXTE PLUS LARGE                                                                            rose-20160528_130

Bien qu’elle ne soit pas intellectuellement recevable, il est intéressant d’examiner pourquoi La légende de l’écureuil gris pas gentil perdure. Il est bien sûr impossible de trouver une réponse précise mais plusieurs éléments viennent quand même à l’esprit. La documentation
en ligne du département de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales indique qu’il incombe aux propriétaires terriens de contrôler (de tuer) les écureuils gris. Et ces propriétaires reçoivent des subventions. Cela s’avère donc être une autre façon d’allouer des fonds publics aux zones rurales face à un lobbying puissant. La légende est indispensable à la propagande qui vise à justifier ce cas précis de corruption institutionnelle.

La question suivante est pourquoi personne ne dit rien. Après tout, si nous arrêtions quelqu’un dans la rue et lui racontions qu’il n’y avait plus de fonds pour les hôpitaux, les écoles ou les aides sociales pour les handicapés mais qu’il y en avait plein pour tuer des écureuils, cette personne – en tant que contribuable – ne serait pas contente, même si elle ne se souciait pas du sort des animaux. Mais le problème est que les subventions pour tuer les écureuils ne représentent qu’une part infime du budget enn comparaison, par exemple, avec les subventions que reçoivent les agriculteurs, un dispositif dans lequel d’énormes sommes d’argent public sont distribuées à des gens relativement aisés afin qu’ils puissent maintenir un mode de vie professionnel qui rapporte peu.

Une autre raison pour laquelle les gens tolèrent ces dépenses et cette cruauté est qu’ils adhèrent réellement à la légende de l’écureuil pas gentil. Non pas parce qu’ils en sont intellectuellement convaincus mais parce que la légende conforte les préjudices quotidiens qu’ils ont envers les écureuils gris : les écureuils gris pillent les mangeoires à
oiseaux, déterrent les bulbes des jardins, etc. A l’échelle des polémiques sur les animaux sauvages, tout ceci semble
incroyablement trivial et les solutions sont faciles. Pour ce qui est des mangeoires à oiseaux, il est possible d’utiliser une mangeoire séparée pour les écureuils ou d’en prendre une avec une bonne protection anti-écureuils pour les oiseaux. Pour les bulbes, du poivre de Cayenne ou des répulsifs commercialisés peuvent être utilisés pour éloigner
nos guérilleros jardiniers à fourrure. Cependant, la volonté de trouver une solution n’est pas toujours présente au rendez-vous. Cela arrive à cause d’une certaine mentalité que nous avons envers les animaux non humains en général. Cette mentalité dicte que les intérêts des humains, aussi futiles soient-ils, l’emporteront toujours sur ceux des animaux, quand bien même les intérêts humains en question seraient dérisoires et ceux des animaux vitaux. En d’autres termes, si un animal venait à perturber ne serait-ce qu’un loisir, il serait normal de le tuer. En langage philosophique, cette mentalité ne prend pas en compte le statut moral intrinsèque des animaux non humains.

Cependant, nous avons beau être désespérés quand nous nous retrouvons confrontés à cette attitude, il est encourageant de noter un changement en faveur des animaux non humains. C’est précisément dans l’aspect social de l’éthique (qui détermine envers qui nous avons des obligations morales) qu’une avancée historique peut être
constatée, si elle peut du moins être constatée. Les opérations de sauvetage, les plaidoyers et les campagnes de sensibilisation servent tous à entraîner ce progrès social et il n’y a aucun doute que, légalement et dans la pratique, la cause animale a beaucoup avancé ces 20 ou 30 dernières années, bien qu’il y ait évidemment encore un long chemin à parcourir, comme le témoignent les écureuils gris.

Translated by Caroline Camus, © 2017.